HISTORIQUE

La notion de  performativité a fait couler beaucoup d’encre, notamment dans sa sphère linguistique avec Austin, pour être ensuite l’objet des préoccupations en sciences sociales. Ainsi, bon nombre d’auteurs ont-ils marqué ce transfert effectué de la notion initialement abordée par Aristote en philosophie du langage. Plus tard, l’intégration de cette notion dans plusieurs domaines d’étude, justifie son caractère doté de pluridimensionalité. Des théories y relatives sont abordées par des auteurs tels que John Searle qui propose une théorie de la performativité des actes sociaux. Cette dernière sera suivie par la théorie des genres de Judith Butler. Enfin les volets de la marque et de l’économie seront tour à tour développés par les auteurs Raphaël Lellouche et Michel Callon.  

 John Searle

            Dans son ouvrage, La Construction de la réalité sociale, John Searle propose de définir la performativité comme la façade linguistique de la construction des réalités sociales. En d’autres termes, elle peut être envisagée comme le langage en tant que cadre des connaissances[1]. En effet, il aborde cette notion de manière générale en prenant pour référence les actes de langage. Ces actes de langage fabriquent selon lui des réalités sociales sur lesquelles reposent des institutions notamment religieuses ou civiles d’une part, et des conventions regroupant des jeux d’autre part. C’est dire que les institutions existantes, à tous les niveaux de la vie sociale, sont des constructions qui se réalisent à travers des activités performatives fondamentales. De ce fait, par le biais de la parole, des créations sont performées et acquièrent une véritable fonction sociale. C’est ainsi qu’un billet de banque n’existe que parce qu’on le dit et on croit que l’argent existe. De la même manière, un leader d’opinion et un instituteur n’ont de valeur que par la reconnaissance orale collective d’un tel statut. Leurs fonctions ne seront remplies que par approbation orale considérée « comme des actes de reconnaissance sociale »[2] d’un groupe bien défini. Dans ce contexte, c’est la société qui crée les individus dont elle a besoin. De plus, la performativité permet de produire une réalité. A ce titre, la reconnaissance sociale va sans cesse rappeler à l’individu devenu prisonnier du jour au lendemain, son identité antérieure à celle de son emprisonnement. Après la sentence, il se conforme à sa nouvelle identité de prisonnier. C’est pour ainsi dire que les pensées et idées sont gouvernées par le contexte social et culturel.

O. Ducrot

Judith Butler

            La notion de performativité sera plus tard analysée par Judith Butler, féministe américaine et philosophe. Théoricienne de la construction du genre, elle ira au-delà de Searle pour mener une étude sur la distinction de genres et l’identité sexuelle de l’individu. D’une part, Butler estime que la distinction des genres ne saurait se limiter à une simple distinction de sexe. La construction du genre devrait être prise dans des contextes culturel et institutionnel. En effet, la notion de performativité est plus approfondie dans son ouvrage intitulé en version française Trouble dans le genre. C’est alors l’identité sexuelle qui est considérée comme une construction performative car elle va bien au-delà des différences biologiques naturelles pour être performée dans un but de  reconnaissance sociale. L’identité sexuelle est donc une construction sociale. Butler met en exergue une pratique inconsciente en éclairant la norme préétablie. Pour ce faire, elle illustre ses propos en se basant sur des hommes castrés et travestis en femmes en Inde. Ces individus n’ont plus d’identité sexuelle dans ce cas car sont désormais asexués et échappent à toute catégorisation sociale, ceci en raison des objectifs de croyance forts. D’autre part, la performativité de Butler inclue, en allant au-delà du langage, la façon de parler, les attitudes et les gestes par lesquels se conforme un individu au modèle construit par la société. C’est par ces habitudes que l’individu performe le genre masculin ou féminin. De ce fait, dès son plus jeune âge il sera identifié en tant que garçon dès lors qu’il présentera des caractéristiques propres à celles d’un garçon dans le choix des jeux et dans son comportement, et cela de manière répétitive. Pour performer le genre masculin, il faudrait donc produire complètement l’identité sociale garçon et véritablement y adhérer dans la durée. C’est alors que Butler considère qu’il ne suffit pas de « jouer à » mais plutôt selon la définition anglaise de performer, il s’agit « jouer, faire une représentation » sur scène et « accomplir » 

Raphaël Lellouche

Raphaël Lellouche quant à lui soutient que l’on peut construire une théorie de la marque commerciale. Selon lui, c’est la marque qui est une construction performative des consommateurs. La performativité est ici l’acte culturel fondamental du consommateur et qui construit son identité. Chaque individu, dans la société, joue un rôle et performe des identités en « répondant » à des suggestions sociales et auxquels il veut être identifié. Ainsi, c’est grâce aux actes du consommateur qu’une marque est performée et qu’elle existe, parce qu’il la vit, se l’approprie, se conforme au modèle social et à la culture de la marque.

Michel Callon

Plus tard, la sociologie économique n’a pas été en reste. Elle a pour père fondateur Michel Callon. Ici, le projet réside dans la performativité en tant que construction technique des marchés. A ce titre, il ne s’agit pas d’acte de parole mais d’algorithmes de calcul sont directement intégrés dans des outils informatiques omniprésents et sont issus des théories financières. Ces algorithmes pourraient être validés ou invalidés en engageant la subjectivité.



[1] Tel qu’abordé par Guillaume Courty

[2] Selon Peter L. Berger